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Samedi 1 décembre 2007 6 01 /12 /Déc /2007 01:37
"La chute de l'Empire romain" : l'expression apparaît aujourd'hui comme consacrée. Pourtant, ce terme, utilisé pour la première fois dans Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain d'Edward Gibbon, n'est apparu qu'au XVIIIe siècle. Aujourd'hui, l'idée d'une chute brutale, traditionnellement datée en 476, est contestée.

Un Empire affaibli ?

Divisions et réveils nationaux

 

Du détroit de Gibraltar à Constantinople, la Méditerranée constitue l'axe principal du monde romain au IVe siècle. Ce grand "lac central" est le lieu de tous les échanges culturels et commerciaux de l'Empire. Cet ensemble, a priori uni et cohérent, est en réalité divisé. L'organisation administrative sépare les provinces en plusieurs diocèses. C'est le cas, à l'ouest, de la Gaule mais aussi celui, à l'est, de la mer Noire, entourée par les trois derniers diocèses de l'Orient, Asie, Pont et Thrace. Aux divisions administratives s'ajoutent des revendications imprévues. Les réveils nationaux et les choix d'autres capitales (Trèves, Milan, Constantinople…) créent de nouvelles lignes de force dans l'Empire. Rome n'a plus la prépondérance d'autrefois et l'Empire risque de se fractionner contre les Barbares.

Crises économique et révoltes

 

L'économie romaine n'a pas su créer de nouvelles sources de richesses : vivant des tributs imposés aux peuples vaincus pendant la période de conquêtes puis sur ses propres réserves, Rome doit assumer la paye de fonctionnaires toujours plus nombreux et lève donc de nouveaux impôts. La pression fiscale s'alourdit. Par ailleurs, la société romaine se cloisonne peu à peu : naissent ainsi la caste des fonctionnaires, celle des magistrats ou encore celle des colons… Dans cette répartition, l'inégalité sociale grandit. D'une part, les nantis ont les moyens de peser sur les décisions de l'empereur et d'échapper à la crise économique. De l'autre, les classes inférieures, commerçants et paysans, sont plongées dans la misère. Des révoltes éclatent dans tout l'Empire, en Gaule, en Italie du sud ou encore en Afrique. Brigands professionnels, soldats déserteurs, marginaux de toute sorte pillent et mettent en coupe réglée plusieurs provinces de l'Empire.

 

Deux empires rivaux

 

En 395, le décès de Théodose Ier entraîne la scission définitive entre l'empire romain d'Orient, qui échoie à Arcadius, fils aîné de l'empereur, et celui d'Occident, qui est dirigé par son fils cadet Honorius. Cette scission, qui n'a rien de juridique mais qui permet de mieux administrer l'Empire, manifeste néanmoins la victoire des forces centrifuges sur les forces de cohésion. La différence entre les deux parties de l'Empire est spectaculaire : on trouve, d'une part, un Orient prospère, urbanisé, largement influencé par l'hellénisme et le christianisme, et, de l'autre, un Occident rural, "barbarisé", faiblement christianisé. Rivaux, ces deux empires entrent affaiblis dans des luttes qui profitent aux Barbares, en particulier aux Goths et aux Huns.

Un Empire décadent ?

La naissance d'un mythe

La décadence de Rome est un thème qui, sous la République romaine même, a été évoqué par des observateurs contemporains, tels Caton l'Ancien ou Cicéron. Sous l'Empire, c'est Juvénal qui en a été le plus grand dénonciateur, à travers ses satires dépeignant Rome comme un immense lupanar. Une opinion que reprend Montesquieu dans son analyse en 17 points de la chute de Rome, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Dans son chapitre intitulé "De la corruption des Romains", il observe ainsi que les mœurs ont été corrompues par la trop grande richesse de certains, par l'excès de luxe et d'opulence qui a entraîné des inégalités sociales insupportables. "Ceux qui avaient d'abord été corrompus par leurs richesses le furent ensuite par leur pauvreté ; avec des biens au-dessus d'une condition privée, il fut difficile d'être un bon citoyen ; avec les désirs et les regrets d'une grande fortune ruinée, on fut prêt à tous les attentats."

Une société oisive... depuis longtemps

L'image d'une société uniquement soucieuse de s'amuser, d'une dépravation des mœurs, source de dénatalité, a longtemps occupé les esprits. Cette vision, bien qu'exagérée, est fondée. Ainsi, de nombreux spectacles sont organisés pour satisfaire le peuple qui réclame "du pain et des jeux" dans des arènes immenses (les plus grandes peuvent accueillir jusqu'à 20 000 personnes). Cependant, si la licence des mœurs, la corruption des fonctionnaires et l'attrait populaire pour le cirque et le jeu avaient été la cause de la chute de Rome, l'Empire aurait dû disparaître depuis longtemps. Certes, la crise économique et sociale qui a atteint l'Empire romain n'a guère permis d'enrayer "la corruption de l'esprit public". Mais il ne faut pas pour autant en grossir l'importance.

La fin d'un mythe

 

Contrairement aux idées reçues, l'ordre et la morale sont davantage encouragés pendant l'Antiquité romaine tardive. Ainsi, la législation impériale instaure des règles plus strictes dans ce domaine : le sort des esclaves est adouci, l'exposition et la vente des enfants est interdite, l'adultère est plus sévèrement réprimé, comme le rapt et toute transgression de la loi morale et religieuse.

Invasions barbares ou "barbarisation" de l'Empire ?

La coexistence pacifique

 

Pour tout Romain, le Barbare n'était pas un être sauvage et assoiffé de sang mais un homme qui parlait un langage qui lui était incompréhensible et dont la civilisation lui apparaissait primitive. Il serait inexact de se représenter des mondes romains et barbares comme deux mondes hermétiquement séparés en temps de paix. A toutes les époques, Rome a su accepter l'installation de peuples barbares à l'intérieur de ses frontières. Dès la fin du IIIe siècle, les empereurs romains ont accueilli de plus en plus de mercenaires barbares comme soldats : Francs, Goths, Saxons, Alamans viennent grossir les rangs de l'armée tandis que les Romains d'origine se désintéressent de la guerre. Ces soldats offrent évidemment une faible barrière de protection contre les incursions des autres tribus barbares, qui pénètrent de plus en plus dans l'Empire. En outre, Rome concède de plus en plus de territoires à des Germains alliés à des fins de colonisation. Mais graduellement, ces derniers fondent des royaumes souverains sur le sol de l'Empire.

Le heurt de deux mondes

 

Influencé par la coexistence avec les tribus barbares, l'Empire romain n'en conserve pas moins son originalité. Pour son 'élite intellectuelle, ces deux mondes s'opposent. Il y a, d'un côté, le citoyen romain, vivant libre dans un Etat policé, sous l'autorité d'un prince conscient de son rôle d'organisateur, dans un certain confort matériel et intellectuel. De l'autre, on trouve des sujets vivant en tribus, soumis aux caprices d'un chef tout-puissant, sans lois écrites ni idéal commun, et de surcroît illettrés. Mais ces deux civilisations n'apparaissent comme irréductiblement séparées que pour une élite minoritaire : pour le reste de la population, rurale et inculte, la différence est-elle si claire ? Les informations manquent quant aux couches populaires, mais nul doute que le nœud du problème réside dans cette masse de la population de l'Occident romain, inconsciente de son appartenance à une romanité qu'elle pourrait défendre.

 

Les invasions barbares

Il n'y a pas eu "invasion" mais plutôt "installation" des Barbares. Néanmoins, au IVe et Ve siècles, l'avancée a pris la forme d'attaques qui sont allées en s'intensifiant. Après la mort de Théodose en 395, l'Empire romain est réparti entre ses deux fils, Honorius et Arcadius, et laissé à la régence des généralissimes barbares Stilicon et Rufin. Dans le même temps, le Wisigoth Alaric mène une guerre personnelle contre l'empire romain d'Orient. Il parvient à obtenir le commandement de l'Illyrie (actuels Balkans) en 397. Véritable seigneur de la guerre, il prélève l'impôt sur le territoire romain pour son propre compte. En 401, il décide d'attaquer l'Occident, et notamment l'Italie. Stilicon contient ses assauts, mais après l'assassinat du généralissime, en 408, Alaric a la voie libre. En 410, à sa troisième tentative de siège, il pille Rome, ce qui n'était pas arrivé depuis l'invasion gauloise de 390 avant J.C. Le sac de la "Ville éternelle" a un immense retentissement.

 

Ces guerres dans la péninsule italienne obligent l'Empire à dégarnir la frontière du Rhin pour obtenir des renforts. En conséquence, en décembre 406, le Rhin est franchi par des bandes de Vandales, de Suèves et d'Alains qui dévastent la Gaule avant d'occuper l'Espagne. Derrière eux, les Francs et les Burgondes envahissent la Gaule.

 

Vers 412, Athaulf, successeur d'Alaric, se réconcilie avec l'empereur d'Occident Honorius, dont il épouse la sœur, après l'avoir prise en otage, et s'institue protecteur des Romains. Installé en Gaule Narbonnaise puis en Aquitaine, il fonde un royaume wisigothique au cœur de l'Empire romain. Après sa mort, en 415, le gouvernement impérial romain choisit d'intégrer les Barbares à ses propres troupes. Contre les agressions extérieures, l'Empire utilise des cavaliers huns et installe de nouveaux fédérés, Francs saliens mais aussi Burgondes, en Gaule.

Lorsqu'en 451, Attila, roi des Huns, investit la Gaule, le généralissime Aétius unit les communautés barbares installées en Gaule aux dernières troupes régulières. Après la victoire contre Attila, les fédérés mènent une politique indépendante de l'Empire. Les terres qu'ils ont reçues en protection deviennent des principautés barbares. L'Empire d'Occident se délite de l'intérieur. Les Francs confirment leur installation sur le territoire de la Belgique et des Pays-Bas actuels, puis s’étendent jusqu'à la Somme. Quant aux Burgondes, longtemps cantonnés autour du Lac de Genève, ils étendent leur territoire jusqu'à Lyon et Langres dès 457. Enfin, les Wisigoths s'assurent la domination de toute la Méditerranée occidentale.

 

Rome est encore pillée deux fois en 20 ans. L'empereur n'est bientôt plus qu'un fantoche entre les mains des rois barbares. En 476, le dernier empereur romain d’Occident, Romulus Augustule, qui porte, ironie de l'Histoire, le nom du fondateur mythique de Rome, est déposé à Ravenne par Odoacre, Barbare et chef de l’armée d’Italie du nord. L’empire romain d’Occident cesse d’exister et laisse la place à une mosaïque de royaumes romano-barbares.

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